Tous les hommes sont rois - Jeanne Rivoire


Elisabeth Mangano, cadre dans une grande entreprise semi-publique, est plutôt en bonne santé. Physique et morale. Elle possède suffisamment d'énergie, de qualifications, d'entregent, d'insouciance même (il en faut), pour produire ce qu'elle considère comme du bon boulot. C'est pourquoi les discours creux de sa nouvelle chef ne sauraient l'accabler. Ils sont une perte de temps, certes, mais enfin l'on s'en accommode. Les discours creux, de toute façon, font partie du jeu social et, par là même, de la scène professionnelle. Toutefois, la nouvelle chef ne se contente pas d'ainsi remuer en vain les mots dans sa bouche. Elle s'occupe, en plus de cela, de pointer des difficultés là où il n'y en a pas, de passer sous silence des problèmes bien réels, de déstabiliser des individus qu'elle a dans le nez, d'œuvrer pour sa carrière au moins autant mais surtout un petit peu plus que pour l'intérêt commun. C'est plus qu'Elisabeth n'en peut supporter. Mais dans la vie professionnelle comme dans la vie en général, il n'est pas toujours très recommandé, pour sa propre tranquillité, de dire tout haut les turpitudes du maître. Entre parler et se taire, Elisabeth devra jouer serré. Comme aussi s'interroger, au fond d'elle-même, avec d'autres également, s'interroger, profondément, terriblement, jusqu'au vertige, sur la question de savoir s'il est tellement nécessaire de s'inféoder, dans la vie professionnelle comme dans la vie en général, à des maîtres.


  • Catégorie : Littérature adulte
  • UGS : 978-2-490288-53-3

Prix :18


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Description

Extrait

Paul Milbon, Directeur de la Maison du Bien-Être et des Saveurs, se jugeait mauvais professionnel. Cela je le tiens de sa femme. Avec qui j’ai parlé après le drame. Je n’ai jamais échangé avec Paul Milbon. Je suppose que tout nous séparait. Ou plutôt je suppose que nous le supposions. A cinquante-neuf ans, cet homme ne possédait pas bien les codes langagiers les plus récents. Par exemple il n’employait jamais le mot « process ». Ni le mot « proactif ». Ni l’expression « to-do-list ». Il ne disait jamais « Je vais checker ma to-do-list ». Jamais. Il se sentait marginal. Il avait l’impression que son entourage, une flopée de cadres ou aspirants cadres jeunes et souriants, l’auraient volontiers poussé vers la porte. Il maniait peu l’euphémisme. Par exemple il ne disait pas « Cette année nous reventilerons une partie des dépenses de personnel ». Pourquoi dire « Cette année nous ne remplacerons pas Untel qui part à la retraite » quand on peut dire « Cette année nous reventilerons une partie des dépenses de personnel »? C’est idiot. Il était idiot. Il le savait. Il était vulgaire. Il savait ne pas pouvoir s’en empêcher. Par exemple il tançait un subordonné arrivant en retard en réunion, au lieu de ne rien dire et de noter la chose dans un carnet qui pourrait ensuite servir à justifier un licenciement. Il manquait de stratégie. Lui son truc c’était l’honnêteté. Une maladie. Qui lui valait, il le savait bien, le désappointement d’une partie de ses subordonnés comme aussi la réprobation de sa n+1, Agnès Bercot. De nos jours dans le monde du travail, comme peut-être aussi dans d’autres mondes, je ne sais pas, il faudrait vérifier, de nos jours dans le monde du travail le mot « honnêteté » fonctionne suuuper bien mais en tant que mot. Vous voyez ? A ne pas forcément mettre en pratique. C’est de cela que Paul Milbon avait l’intuition, mais sans toutefois parvenir à s’en inspirer. De nos jours un individu est considéré comme mature, et donc respectable, et donc employable, à partir du moment où il prononce très régulièrement le mot vrai, « une vraie réussite », « un vrai défi », « une vraie chance », « une vraie bonne idée », tout en déployant par ailleurs un art du mensonge et une science de la dissimulation.


Format : 148x210

Papier blanc

Couverture : brillante

257 pages

18€

ISBN : 978-2-490288-53-3